L’invention de l’exposition, avant que l’accrochage ne lui donne une forme, est une mythologie travaillée par les voiles sombres du secret. Un vent dangereux, chargé d’une multitude d’images occultes, coupe le souffle et altère la perception. Il faut réaliser de nombreuses volte-face pour se trouver dos au flux et, dans la force du fragile, opérer des choix. Il faut du temps pour établir, pour extraire le grain à grain, le gris à gris du passage de l’ombre qui, de photographie à photographie, ouvrira l’intime croisement de la matière chimique (les photographies) et de sa fiction (l’exposition). C’est ici que l’histoire rejoint la fiction, elle est je, cette première personne du récit, qui définit la vision. Comme un langage propre, son souffle expectore des images, organise les règles et la distribution de ses acteurs. La fragilité est sans cesse à l’oeuvre : chaque photographie, mot, titre, remet en question l’ensemble, et pourtant l’exposition n’est jamais que la ponctuation d’une proposition, c’est un inachèvement qui se donne l’air d’un achèvement. J’ai alors eu envie, en regroupant trois histoires aux titres différents, de conjuguer plusieurs temps à plusieurs personnes pour que la poétique de leur(s) battement(s) prenne la parole.
Tombée des nues... est une mise à l’épreuve des épreuves, chaque photographie essayant d’épuiser les possibilités d’arrangement du corps dans son espace et, dans le même temps, de former un corpus. L’ensemble de nus, ici exposé (2002- 2007), montre la nécessité de regarder en face, de ne pas détourner les yeux, de ne pas maquiller l’idée qu’il y a, à l’intérieur du corps regardé, un sexe, une bouche d?ombre qui, à l’oppose? du reste du corps, fuit et repousse la lumière. Ce lieu, sans confins, est la diagonale du fou qui parcourt la photographie de nu. Je n’ai pas d’envie de voir, mais un désir fou de regarder, et cela explique le fait que je ne donne pas de consignes aux modèles : je me poste simplement face à elles pour saisir les images des postures qu’elles m’offrent.
La nuit des treize lunes (1994), est une année, où, au gré des disponibilités de mes soirées, j’ai photographié ma fille, Alice, dans son sommeil. Cet enregistrement répété ne varie que par le changement de postures, de vêtements, de draps, l’abandon et la mort imagés, eux, ne changent pas. Un enfant qui dort, immanquablement, me renvoie à l’angoisse, il faut que je vérifie son souffle, le photographier me rassure. L’année de ces photos fut une année à treize lunes, je ne l’ai su que bien après que le titre ait été trouvé pour éclairer mes nuits noires.
Jacques Damez, photographe, né en 1959 à Lyon. Fondateur et directeur depuis 1981 avec Catherine Dérioz de la galerie Le Réverbère à Lyon. A la suite de son diplôme en histoire de l'art (2001) à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris sous la direction d’Hubert Damisch, il publie en 2003 un livre Hans Hartung photographe - La légende d'une oeuvre, Ed La Lettre volee, (prix Arald 2004 de l’essai). Auteur de plusieurs ouvrages de photographie : Mémoires en mutation - Les Cahiers de la Confluence (2008), texte Jean-Pierre Nouhaud, Ed Textuel/Anatome, Tombée des nues... (2007) textes Jean-Luc Nancy et Jacques Damez, Ed Marval, Vues de l'esprit (1997) textes Laurent Bonzon et Denis Roche, Ed Belle page, La 25ème heure : l'autoportrait inaccessible (1990) textes Jacques Damez, Paysage au vent d'Autan (1992) et Contraintes par corps (1987) textes Jean-Pierre Nouhaud.