
Rémy Jacquier U.R.D.L.A.
En de?pit de ce qu?on prend parfois pour du formalisme, les travaux de Re?my Jacquier re?servent un devoir de violence contre une vision abstractive des arts. Ses Multipartitasle prouvent en cre?ant un e?clatement du clivage abstraction-figuration a? travers des sortes de «ponts» d?un langage dans un autre. En des travaux qui prennent souvent appui sur la musique, l?artiste saisit par le revers ce que Schopenhauer nommait «le plus abstrait de tous les arts». Ses graphismes jouent une autre partition sur le support qui sert ge?ne?ralement a? ce qui n?est qu?une e?criture. L?artiste frotte ainsi deux langages:celui de la ligne (de conduite) et celui du trait. S?y me?lent densite? et le?ge?rete? en des «espe?ces d?espace» d?ou? surgit une impression de ne?cessaire profanation et outrage. Au sein de structures sauvages et e?le?mentaires tout se passe comme s?il fallait e?viter une lecture purement abstraite : le support se met a? bouger, a? vibrer dans un rythme particulier. Les partitions font soudain parturition. (...) Au mouvement musical balise? re?pond le mouvement graphique. Par cette scansion qui cisaille l?univers musical de «ratures», le graphisme devient une suite de spectres qui hantent un support surpris par une telle intrusion. L?e?motion proce?de d?un e?trange lyrisme fait de saturations d?ou? e?clabousse la liberte?: les traits envahissent avec fierte? l?enfermement d?une forclusion en introduisant un de?sir de vie. Un autre impact saisit cependant celui qui regarde. Celui d?une strate?gie ludique et qui se revendique comme telle. Elle est pre?sente, par exemple, dans les propositions de la premie?re apparition du cre?ateur au catalogue de l?URDLA (1998) ou? il pre?sente quatre eaux-fortes cre?e?es par le de?placement de sa main -soumis par le roulis des bog- gies des trains circulant entre Lyon et Saint-E?tienne- qui attaquait la fine couche de vernis des plaques de cuivre de manie?re faussement accidentelle. On retrouve la me?me «pointe» d?humour dans l?exposition Musi- que en vue: c?est non Mozart mais Beethoven que l?artiste assassine en s?en prenant a? une des partitions qu?il transcrit, sans clef et a? l?envers, en eau-forte. Avec quatre autres peintres il l?interpre?te au moyen d?instru- ments a? vent qu?il a construits pour l?occasion. Ce concert intitule? Then Bone Do Tune Over (anagramme de Beethoven rondo en ut) de?crit l?ambiance des gravures, des dessins au sein d?une installation plurivoque que l?artiste de?finissait ainsi : «Ce projet de "musique en moins" consiste a? rendre illisible une musique de sourd et de la faire jouer par des incapables isole?s mais qui, finalement, s?entendent assez bien.» (...) Mixant les arts selon une perspective che?re a? toute une recherche contemporaine, Jacquier ne conside?re plus l?image en tant que supple?ment superfe?tatoire de formes, mais explore le vide qui les travaille du dedans. D?ou? la force silen- cieuse d?œuvres qui empe?chent les lapalissades d?un art a? l?autre et fabriquent tout un jeu de renvoi entre les e?le?ments verticaux et les horizontaux qui comple?tent les premiers. (...) La musique n?est donc pas seulement chez lui un symbole ou relique. C?est pourquoi chacune de ses approches ressemble a? un jardin anglais: s?y arrachent la statique et la permanence pour les ouvrir a? une perme?abilite? me?me si un tel travail garde toujours une force impe?ne?trable comme si on ne pouvait mettre des mots ou des notes dessus. (...)Une telle recherche ne s?abstrait pas du monde mais en exprime l?inade?quation. Pris en de?faut de toute certitude, les arts explo- rent, dans un e?cart vital et fragile, une pre?sence complexe faite de traces et d?e?chos, entre diffe?rents types de variations, par des effets de convergences qui sont autant de leurres car toujours a? l?oblique et au revers de nos attentes.(...)