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Claire Dantzer Galerie du tableau

Claire Dantzer aborde la pratique artistique sur le mode de la gourmandise. Elle développe un rapport acharné, presque boulimique, dans des démarches plastiques qui mêlent chaque fois douceur charnelle et excès bestial. C’est dans cette tension, entre sensualité et animalité, que ses pièces entrent en bascule. C’est dans cette déchirure, ce moment où, dans l’image, la légèreté se dérobe, où la séduction vacille, où les masques tombent, que l’œuvre agit : une désillusion du merveilleux, un écart trouble.
L’artiste attire ainsi les contraires dans des dispositifs mettant en scène ces rapports d’impulsions. Sous la séduction première des surfaces (filmées, dessinées ou recouvertes), elle parle des monstres dissimulés en revers: les ogres-don Juan dévoreurs de petites filles (Pour mieux te manger mon enfant, 2007), la langue de port cuite déglutie de la femme- glamour (On ne parle pas la bouche pleine, 2007), les cris d’horreur d’un petit chaperon blanc (43’30’’, 2007), l’explosion du cœur de la jeune fille en fleur (Waiting Woman, 2008), le visage malmené de l’icône déchue (Blue marylin, 2008), l’aspect dégueulasse du baiser d’amour (Le baiser, 2008).
Les contes et imageries enfantines en prennent un coup. Comme une chute de l’innocence, elle joue, non sans humour parfois, du lien présent entre émerveillement et monstruosité. Par des « trucs » de montage, l’attrayante Bunny est tournée en ridicule, ficelée au sol devant son gâteau à la crème (Pas de bras pas de chocolat, 2008), les faces amusantes des personnages de cartoon, plaqués sur les corps athéniens d’Apollon, deviennent les visages effrayants du prince charmant, (Play boys, 2008), les motifs kaléidoscopiques brillants comme des pierres précieuses tirent leur source d’un monde désenchanté : des amas de bouteilles de bière (Consomatums est, 2008).
La féminité, le masque et l’enfance sont les figures rhétoriques de ce travail de sape. Des figures presque hystériques dans des mises en scène où le rapport obsessionnel au matériau (le langage, le maquillage, la chaire, la nourriture), touche parfois à la folie. Un peu à la manière dont l’artiste jouit de et se bat contre ses supports et matières premières, le spectateur lui-même hésite entre attirance et répulsion, face aux portraits cannibales, au baiser géant, au mur léché en chocolat Sans titre, installation 2009, 36 kg de chocolat).
La bouche, leitmotiv signifiant de cette tension entre sensualité et bestialité, est l’organe conducteur du sens de lecture. Apparaissant dans les premiers travaux pour sa dimension d’oralité, comme prétexte à parler du langage, jouer avec les mots et leurs significations, ravaler la parole et dérégler le discours (ex. Espace d’exposition, 2006); la bouche devient « cet organe démesuré de l’être »1, consommateur de sens et de chair : de la capacité du langage nous faisant homme à l’idée de baiser nous faisant désir, elle est aussi mise en avant comme signe de nos instincts les plus triviaux, là où nous demeurons animaux : déglutition, voracité, dévoration.
Procédant par protocoles performatifs à la fois maniaques et impulsifs, Claire Dantzer intègre, à travers et au-delà de son propre personnage, les histoires personnelles et mythes collectifs composant les dérèglements du désir. Répétitions frénétiques, montages bruts, cuts mis en boucle, sur-exploitation des effets rythmiques (accélérés et ralentis), elle manipule l’image comme les figures, et révèle les failles faisant violence au réel : une poussée en onirisme, une perturbation fictionnelle.
Leïla Quillacq
1 Pour reprendre la formule de G.Bataille