
Philippe Chitarrini Lithos
Lorsqu’en 2002 je commence mon travail sur les empreintes digitales à travers ma série baptisée X études pour un portrait de Gorgô (présentant des relevés d’empreintes digitales d’artistes contemporains intercalées avec ceux d’anonymes préhistoriques), je transpose au domaine des arts plastiques une partie des procédés et des techniques utilisés en archéologie. Milieu qui m’est familier, puisque ma formation scientifique initiale me conduisait à la paléontologie.
Cependant, vite conscient que je ne pourrais pas échapper aux contraintes réductrices pour mes projets, je change d’orientation, réalise un troisième cycle universitaire en arts plastiques et décide, durant l’année 2000, de devenir plasticien. Ma rencontre avec Mario Merz qui m’encourage à prendre cette voie sera décisive. Je développe alors une pratique instinctive et intuitive basée sur le dessin et la sculpture, que la lecture d’un texte de Julia Kristeva m’aidera à comprendre, à canaliser et à développer.
Considérant que l’art se doit de créer une nouvelle utopie, j’emprunte toutes les techniques disponibles aujourd’hui pour aborder, augmenter, dupliquer, fractionner l’espace qui nous entoure. Cette utopie, que je ne cesse de poursuivre en veillant à ce qu’elle ne bascule pas dans le domaine du mythe, je la bâtis à coup de formes et de figures posées dans cet espace. Un espace organique et fluide où les matières (soufre, charbon, terre, sel, cuivre, formol...) se transforment et interagissent sans cesse. Ainsi, traces, empreintes, cerveaux, yeux, arbres, fusées, pieux ou tumulus, composent un véritable alphabet métaphorique, peuplé quelquefois de petits animaux sauvages (Médiateurs), venus des profondeurs du temps.
Cet espace ne se définit pas dans les deux dimensions du tableau, voire dans les trois de la sculpture, pas plus que dans la quatrième dimension d’une durée mesurable. Mon temps ne s’égrène pas aux horloges et mon art ne s’inscrit pas dans un genre particulier. Au contraire, mon effort se concentre sur le dépassement d’une approche chronologique de l’histoire et du temps. Tout m’apparaît indissociable, et contenu dans un grand tout qui constitue l’être.
Néanmoins, rejeter les catégories me permet, très spontanément, de les aborder toutes, de tenter une synthèse entre peinture, sculpture, dessin, photographie et architecture. Et de fait, par cette transgression des genres et des catégories, j’abolis les frontières, déplace les limites entre forme et informe, présentation et représentation, infiniment grand et infiniment petit, archaïsme et modernité.
Univers multiple, contradictoire, anachronique et en expansion, il reflète par ses caractéristiques, la complexité de l’être. L’univers est instable : à son image, l’homme évolue sans cesse et la matière organique qui le constitue, passe successivement de l’état vivant à l’état inerte, puis de l’état inerte à un nouvel état vivant.