Chercher le non-sens, l’incongruité pour retrouver quelque chose de l’étonnement dans notre rapport au monde et aux choses. Inverser la réalité pour en éclairer les logiques internes et mieux les déjouer. Rendre visibles des mécanismes de vie ou des éléments de volumes qui n’apparaissent pas ou plus. Il s’agit pour Valérie du Chéné de saisir des morceaux de réalité pour les mettre en lumière
en les fonctionnalisant, à l’instar de sa Maison rouge (2001)1 , qui condense à elle seule les fondamentaux de son travail : volume, espace et couleur. Ses ingrédients, qu’elle décline astucieusement selon les lieux et supports d’exposition, sont une manière d’appréhender son rapport au langage, au monde et à l’espace, qu’elle perçoit différemment. Comme Lewis Carroll ou Glen Baxter, Valérie du Chéné fait effectivement partie de ceux pour qui les mots résistent parfois irrévérencieusement à la formulation orale. Pas étonnant alors que la question du langage s’emmêle
et se démêle dans l’ensemble de sa pratique, comme guidée par une lointaine poésie de l’absurde. Les dérapages de sens glissés avec ironie dans les titres de certaines oeuvres n’en sont d’ailleurs qu’un exemple parmi d’autres, à l’image de cette Mousse-tache2 ou de cette bouche béante qui crache Le Poids des gens3 .Le passage du mot à l’image, de l’oralité à la couleur s’accompagne toujours chez Valérie du Chéné d’une légèreté et d’une fantaisie troublantes. Dans ses gouaches,
mots et idées s’esquissent en babils géométriques, en architectures colorées et séquencées, sans centre ni frontière, dont s’échappent parfois un personnage insolite. Interprétant les syntagmes du monde, inversant leur charge négative pour les transformer en images invraisemblablement poétiques, Valérie du Chéné élabore avec humour une mythologie profane et composite au gré d’histoires glanées çà et là. En 2006, elle recueille et transforme cette matière brute qui lui parvient des occupants de l’hôpital psychiatrique d’Aix-en-Provence, où elle installe temporairement son Bureau des ex-voto laïques4, sur une invitation du 3 bis f, lieux d’arts contemporains. La série de gouaches qui en résulte, réunie dans un livre au titre éponyme , souligne l’engagement manifeste de l’artiste auprès de l’Autre ou à l’égard d’événements dont elle a su se faire le porte-parole distancié comme dans les dessins de la série Rio de Janeiro (2001). Ces « dessins réactions », en prise directe avec le monde, son illogisme, sa violence, mais aussi sa poésie cachée, se prolongent aujourd’hui dans les Dessins politiques (2009). Recours similaire au feutre, au trait épuré et décidé, mais changement de décor et de contexte géopolitico- social pour cette dernière série, qui s’accompagne de citations inédites d’oeuvres antérieures de l’artiste, qu’elle s’applique à réifier par le dessin, comme pour tester la logique ou l’absurdité de la mise en situation et en corrélation de
différents éléments clés de son travail. Plus que jamais consciente que l’on ne peut avoir du réel une appréhension globale et unitaire, l’artiste nous propose d’autres alternatives pour s’en approcher au plus près, notamment par son travail de volume, dont les prémices remontent à la série des Promontoires polychromes5(2006). Des kits de paysages fictifs (Multiples, 2007) aux Paravents en passant par Mirage (2007) ou Air de repos (2008), l’artiste propose alors des oeuvres qui chacune à leur manière activent, provoquent et convoquent l’espace dans lequel elles s’inscrivent. Ne s’énonçant jamais immédiatement et uniquement comme peinture, sculpture, ou installation, chacune des pièces affirme au contraire sa singularité dans la synthèse toujours renouvelée de la quintessence propre à ces trois genres, et participe ainsi à l’édification d’un système perceptif énigmatique par déconstruction des codes mêmes censés le maîtriser. Si le passage d’une échelle à l’autre, du carton au béton, de la maquette à la forme n’est pas un problème pour Valérie du Chéné, qui s’exécute avec une facilité déconcertante, il n’en reste pas moins une marque d’exigence de l’artiste envers le spectateur, invité à abandonner certitudes et habitudes afin de déjouer toute tentative d’identification immédiate entre ce qui est apparent et ce qui est opérant. La commande publique, Mirage (1% du collège de St Nazaire d’Aude) fait ainsi indéniablement appel à une nouvelle échelle de perception où l’imaginaire et la construction mentale doivent supplanter les limites premières de la vision, remises en question par illusion d’optique. De leur côté, la fiction inhérente à la maquette, le « devenir forme » du modèle qui imprègnent la pièce Air de repos transforment à leur tour la réalité immédiate de la vision, en ouvrant le regard sur un espace volontairement intermédiaire, situé précisément entre l’objet définitif exposé et l’expérience de sa projection au-delà de sa réalité première. La frontière entre objectivation et fiction s’avérant plus fragile qu’elle n’y paraissait, on comprend alors avec Valérie du Chéné que le regard porté sur le réel, les choses, les espaces et les architectures que l’on traverse physiquement ou mentalement n’est
qu’un mirage qui se joue entre l’être et l’étant, entre ce que l’on voit et l’attente que nous en avions. Face à ce travail, nous ne sommes pas seulement en train de voir ou d’expérimenter une oeuvre. Bien plus que cela, nous expérimentons notre propre expérience, pour ainsi dire, nous nous voyons voir
Valérie du Chéné est née en 1974 à Paris. Elle est aujourd’hui représentée par la galerie Martine et Thibault de la Châtre. Après un BTS Plasticien de l’environnement architectural à l’ENSAAMA, elle sort diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2001. Son travail a notamment été exposé au CRAC LR à Sète, lors des expositions collectives Nos troubles (2002) et Trait d’union (2005). En 2006, elle participe aux Nominations Prix Altadis au MK2 Bibliothèque de Paris, expose au KBB-Kultur Buro à Barcelone en 2007, et signe l’année suivante l’oeuvre Mirage, le 1% artistique du collège à Saint Nazaire d’Aude, ainsi que son livre Bureau des ex-voto laïques, édité par la Villa Saint-Clair. Après avoir occupé en novembre 2008 la vitrine de la galerie Saint-Severin avec son Air de repos, conçu pour l’occasion, elle participe à l’exposition Je campe sur mes positions organisée par Olivier Nottellet à la galerie Martine et Thibault de la Châtre. Certaines de ses oeuvres sont présentées au Salon du dessin contemporain à Paris en mars 2009.
En parallèle à sa pratique artistique, Valérie du Chéné mène un projet étonnant en collaboration avec un architecte. En 2001 elle initie à Coustouge (Aude) une structure associative, L’Ormeau, dont l’enjeu principal est de développer une action collective, participative et appropriative au sein de la population locale, par la construction bénévole d’un bâtiment collectif dont le village sera propriétaire. Chaque été l’association organise un chantier de construction et des stages d’initiation aux techniques constructives de l’habitat rural méditerranéen, en accueillant des bénévoles du monde entier. Tout au long de l’année Valérie du Chéné participe à la gestion et l’administration de l’association. L’été, elle prend en charge la logistique du chantier et le suivi de construction du bâtiment d’un point de vue technique et pédagogique.
www.chantier-coustouge.com
Virginie Lauvergne
mars 2009
1 Maison rouge est une maison de 4 m2 , peinte en rouge pour en révéler l’insolite existence
2 Mousse – tâche est un dessin de la série des dessins Poé – techniques.
3 Le poids des gens est une gouache de la série des Ex-voto laïques.
4 Bureau des ex-voto laïques, Valérie du Chéné, coproduction Villa Saint Clair, 3bisf lieu d’arts contemporains
Aix-en-Provence, CRAC Languedoc Roussillon Sète, le Département de l’art dans la ville de la Direction
Régionale des Affaires Culturelles de la Ville de Paris, de la Galerie Philippe Samuel Paris et de Kammer A, 2008.
5 Il s’agit de sérigraphies dont les aplats successifs de couleurs transparentes participent à la construction du
promontoire en lui donnant volume et épaisseur, aussi infime soit-elle.