Olivier Bartoletti
“Les couleurs se présentent en flux continus qui sont en liaison constante avec un voisinage changeant et des conditions générales changeantes. En conséquence, pour la lecture de l’art, ce n’est pas le quoi qui importe mais le comment.”(2)
La relativité de la perception des formes selon leur contexte et la question de la fabrique, de la construction et de la mise en situation des œuvres, sont au cœur du travail d’Olivier Bartoletti. Sa démarche questionne les possibilités de la peinture aujourd’hui, dans une modernité inachevée. Ses œuvres sont de la peinture en volume. Mobiles ou stabiles, les structures colorées sont composées de bâtonnets de cotons-tiges. Issu d’une pratique qui s’ancre dans un glanage hasardeux, le mode opératoire devient une véritable méthode. Olivier Bartoletti invente une économie qu’il nomme Pratique du Spleen. L’objet trouvé, rebut de la consommation, non-dégradable, finalement récupéré devient l’élément de base de grilles, dont les trames flottantes créent des «respirations Cézaniennes». Mise en abyme et imagerie fractale se télescopent pour créer des formes réversibles, en apparence, éternelles «autoreverse». Les figures tissées à l’aide de fil de pêche conjuguent la rigueur formelle de l’abstraction et la fantaisie mouvante de l’organique. Une «abstraction trouvée» apparaît. La pratique d’Olivier Bartoletti joue avec les illusions d’optique et parfois l’image photographiée remplace le volume pour créer de nouveaux dispositifs. Autant de «pièges à l’œil», de remises en cause d’un réemploi de formes vides. Le projet d’Olivier Bartoletti s’il se situe bien dans un désenchantement s’inscrit de façon structurelle toujours dans la modernité mais sans dévotion béate par rapport à ses prédécesseurs. Interroger une pratique à partir de ses fondements aujourd’hui, c’est faire acte de mémoire et continuer l’histoire, celle-ci s’écrit toujours au présent. Les dérives plagistes d’Olivier Bartoletti lui opèrent un double retour aux fondements de la géométrie et de l’humanité. Renouant avec l’arpentage, il effectue un parcours mathématique passant de la surface de sable au cloaque vomissant les eaux usées des villes. Si le «Cloaca Maxima» désigne le grand égout romain, lieu d’expulsion des eaux «usées», c’est aussi entre l’urine et le cloaque que nous naissons. Cette géométrie déviante structure une abstraction trouvée sur nature. L’usage des «bâtonnets» de coton-tige renvoie par homophonie aux «bâtonnets» qui sont des cellules photosensibles de la rétine. Le corps du regardeur est le producteur actif d’une expérience optique. «Pratique du Spleen» rend compte de l’ambiguïté de la relation corps-image. Olivier Bartoletti parle de « peinture réversible » qui s’inscrit dans une pratique multiforme, le geste ne semble pas arrêter une forme définitive.
Les bâtonnets : Ils sont 25 à 100 fois plus sensibles que les cônes, ils nous servent à voir dans la pénombre. Ainsi, grâce à eux nous pouvons voir malgré une très faible luminosité. Dans ce cas, nous ne percevons pas les couleurs car il n'y a qu'un seul type de bâtonnet. Nous le constatons aisément en observant de nuit un paysage éclairé par la pleine lune, nous voyons sans apprécier les couleurs. Pourtant les couleurs sont là car la lumière réfléchie par la lune est celle du soleil. Notre oeil a 100 à 110 millions de bâtonnets.
(1) Marie de Brugerolle est historienne, critique d'art et commissaire d'expositions (Hors Limites, Centre Pompidou, Paris, Bruce Nauman, Moma, New York, and Gravity, Allen Ruppersberg, Magasin, Grenoble, Guy de Cointet, Mamco, Genève et Tate Modern, Londres, John Baldessari, Larry Bell, Carré d'art, Nîmes, Ne pas jouer avec des choses mortes, Villa Arson, Nice, Yvonne De Carlo, MUSAC, León, etc. ). Elle est l'auteur d'un grand nombre de textes parus dans divers catalogues et revues (Art Press, Semaines, 20/27, Archives de la critique d'art, Artforum...). Elle enseigne à l'Ecole nationale des Beaux Arts de Lyon.
(2) Josef Albers, L’interaction des couleurs, éditions Hazan, 2008.