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Réservation     



Adelaïde Feriot Angles Art Contemporain - St Paul 3 Châteaux

À rebours d’une société virale qui n’a de cesse d’accélérer la vitesse de propagation de l’information et d’amplifier les échanges par l’invention de nouvelles interfaces de communication, Adélaïde Feriot pétrifie le cours des choses et propose des corps à corps saisissants avec le spectateur. En demandant à des actrices de s’immobiliser en public, de prendre une pose pour faire une pause à l’endroit d’une action en train de se faire, elle choisit d’exposer l’instant fragile de la décision. Ou plus exactement « l’hésitation », comme l’indique le titre d’une de ses pièces, où l’on voit l’actrice au visage de cire affairée à la déconstruction d’un kaléidoscope, nous renvoyant, via le démontage de l’instrument de vision, à notre propre désir d’en percer le secret de fabrication.
    Ailleurs, pour The Observer, nous retrouvons cette même actrice figée, penchée cette fois sur des photos de nuques dénudées, tandis qu’elle offre la sienne au regard des spectateurs. Tout se passe comme si, sans recourir à un appareil photographique, l’artiste nous faisait assister à la révélation d’une image, tandis qu’entre les regards qui ne se croisent jamais s’installe un jeu de rebond et de mise en abyme. La possibilité de voir sans être vu rendue possible devant une peinture, est ici nuancée par la présence réelle de la performeuse.
À l’instar du tableau vivant qui tend à faire coïncider une situation charnelle et sa représentation, ces mises en scène immobiles déploient le regard en l’érotisant. « Groupes sculptés, tableaux vivants, filles de chair observées dans la rue ou lors de scènes plus intimes, » écrit Alain Robbe-Grillet, « l’objet du désir est toujours arrêté, comme immobilisé par le regard(1) […] » Ce corps désiré des actrices, qui expérimente l’inertie parfois de longues heures durant, est aussi un corps contrôlé, impassible face aux regards alentours, recentré sur lui-même. À quoi pensent ces présences graciles (Le Belvédère, 2012) ponctuant l’espace immaculé de l’exposition et tenant à leur visage des cônes en cire – en réalité une réplique d’un accessoire de perruquier, qui telle une prothèse vient en partie les cacher ?
    Puisant dans ce qui habille les corps, Adélaïde Feriot s’intéresse à ce qui nous « présente » au monde. Ici, une collerette en papier blanc est à tel point agrandie qu’elle étouffe le visage de celui qui la porte, et dévoile son corps devenu anonyme, moulé de la tête au pied dans une combinaison blanche. Là, les sculptures argileuses d’un gant et col de chemise convoquant toute une grammaire du geste. Si jamais l’artiste choisit de quitter la figure humaine, pour s’essayer par exemple à des représentations par transfert photographique de nuages, c’est avec la même exigence quasi paradoxale, celle d’une quête d’abstraction du sujet qui ne doit pour autant pas le renier et d’une tentative de capturer une présence évanescente pour en exposer la permanence.
 
Mathilde Villeneuve, avril 2013.
 
(1) Jean-Max Colard, in Revue Roman 20-50, hors-série n°6, Alain Robbe-Grillet : « Les Gommes » et « La Jalousie », Presses universitaires du Septentrion, Lille, 2010, p. 165-175