Fallait pas l’inviter...
Bien réfléchir avant de le laisser seul dans une pièce. Damien Berthier,
en pragmatique inspiré, emboîte et réorganise chaque élément disponible
qui voudrait bien lui tomber sous la main. Quitte à en faire une opération
compulsive. A l’occasion, il en résulte un bref film en forme de démonstration
: dans une salle de classe, l’artiste réquisitionne une série de chaises,
et dans un tourbillon aussi hystérique que rationnel, construit un buisson
serré autour de son propre corps. Jusqu’à disparaître, prisonnier de son
enchevêtrement épineux, en suivant un ordonnancement mystérieux mais ferme.
Faut que ça tienne. Le très sérieux manège peut se répéter dans une maternelle
- éventail aérien de sièges en plastique, un vestibule - colonne précaire
de fauteuils -, ou dans une salle de mariage - constellation expansive
de chaises suspendues. À Aix-en-Provence, ce sont les poubelles déposées
dans la rue qui activent son irrépressible besoin d’arrangement. En quelques
minutes, sacs plastiques, cartons et cageots sont alignés contre le mur,
classés et groupés par matière, forme et couleur avant que les éboueurs
ne les déplacent à leur tour, sans l’ombre d’une gratitude. Engagement
du corps, équilibre et déséquilibre, outrages à la gravité et comique
de geste ont vite fait de placer Damien Berthier à l’horizon du burlesque.
Sans compter la qualité singulièrement vaine de telles opérations. Reste
que ces élévations prosaïques énoncent une conception aussi élargie que
contingente de la sculpture. Elles se passent de visée esthétique apparente
mais jouent avec le processus et les matériaux, tout en prenant leur distance
avec les lois du genre. Reste surtout que de telles performances formulent
un art qui ne postulerait aucune bonification matérielle du réel. Même
spectaculaires, les petites actions de Berthier se contentent d’une intervention
minimale, laissant le monde intact, du moins dans sa contenance : pas
de transformation d’objet, pas d’ajout, pas de retrait. L’artiste en démiurge
laconique, se contente de réorganiser le monde.
Manou Farine