D'où nous viennent ces sensations?
De l'enfance?
Un voyage dans l'enfance pourrait être la première impression qui émane
du travail d'Olivier Grossetête. C'est d'ailleurs là dessus que chacun
s'accorde bien souvent. Une unanimité de premier abord en quelques sortes.
Vous verrez en effet…, vous verrez les sourires sur les lèvres se former
au gré des oeuvres exposées. Vous ressentirez peut-être l'impression d'une
nonchalance, d'une plaisanterie, d'une boutade devant ce pont suspendu,
devant cette ville découpée ou ces papillons éclairés. De même peut-être
serez-vous interloqué par le caractère polymorphe de ce travail. Rien
qui mette sur la voie d'un lien apparent entre toutes ces oeuvres.
Un grand enfant cet artiste alors? Un gamin, au travail décousue comme
peut l'être celui d'une petite tête blonde passant d'une chose à l'autre
sans que pour l'adulte qui assiste à la scène il n'y ait de continuité.
Si telle est votre impression c'est que vous n'êtes qu'à la première page
du voyage proposé par cet artiste.
Du jeu?
La seconde, peut être la conscience du lien dans ce travail, conscience
qui paraît chez le chaland. Une évidence s'installe. L'évidence que c'est
le jeu qui ici fait loi. Cet artiste n'est en fait pas un grand enfant,
c'est un joueur. Il joue. Il joue avec les mots, il joue avec les formes,
avec les volumes et les matières, il coupe et découpe, plie, colle, dessine,
forme et déforme, nomme et dénomme, arrache, assemble et compose. La reconstitution
des scènes de film avec un bateau en papier est exemplaire de ces jeux.
Le jeu est l'idée majeure, l'axe, il pourrait être le concept, si concept
il y avait dans le travail d'Olivier Grossetête. Mais pas de concept ici…
le concept n'est qu'un moyen de saisir simplement un réel trop complexe.
Or, dans ce travail le réel n'a pas besoin d'être saisi. Le réel reste
ici complexe. Il n'est pas simplifié. Il est "juste" mis en
autre forme. D'un plaisantin jouant agilement avec le réel il s'agirait
alors?
D'une plaisanterie alors?
Peut-être, peut-être en effet si vous ne percevez que les jeux de mot.
Un poulet écorché en contraventions, du travail mis sur papier, des amandiers
en feuilles d'amendes ou encore une lune que l'on aide à lever.
Un plaisantin? Peut-être, si ce sont les jeux de groupe qui vous interpellent,
comme ces constructions monumentales des "moments situationnistes"
où jouent ces dizaines de personnes à élever un édifice en carton.
Un plaisantin? Peut-être, si la pesanteur semble être éludée et comme
effacée par une mongolfière, un pont en suspension ou une personne assise…
dans l'air.
Enfin, un plaisantin à n'en pas douter, si l'acte de création se doit
d'être une épreuve, si la souffrance doit accompagner l'artiste ou si
le faiseur d'oeuvre se doit d'être un écorché. Car ici l'image de l'artiste
souffrant pour nous ouvrir le monde est balayé; pas de spleen Baudelairien,
pas de déchirements, pas d'impression d'accouchement… aucuns de ces moments
pouvant coder la création et laisser faussement croire qu'un artiste se
doit de souffrir. C'est peut-être là où l'on songe à une plaisanterie.
Mais attention ne vous arrêtez pas à ce point vue en creux. Ou alors arrêtez-vous
y vraiment.
D'un moment que l'on s'accorde?
Si le temps ne vous est pas compté ce jour là, si vous le laissez s'écouler
pour en arriver presque à l'ennui, alors verrez-vous paraître une autre
page. Et peut-être est-ce seulement dans ce début d'ennui que se trouve
la part d'enfance que l'on croyait saisir de prime abord. Cette autre
étape est la notre. C'est de notre monde dont il est maintenant question.
Il n'y aurait qu'un pas à dire qu'il s'agit de notre propre enfance trouvant
ici une place; une enfance passant du plat de nos souvenirs aux formes
données par cet artiste. Mais ce ne serait pas tout à fait juste. Il s'agit
plutôt d'un regard, d'une dérision même, une dérision du monde des grands,
une dérision du monde des adultes, une dérision de notre monde.
D'un regard
sur notre monde!
Ce pourrait donc être d'un regard sur l'absurdité du monde auquel nous
contraint Olivier. En effet, êtes-vous sûr de savoir ce qu'est le travail
au regard de ces six mille feuilles manuscrites sur lesquelles est précisément
marqué "c'est du travail"? Le jeu est-il un travail ou le travail
un jeu? Que penser de cette mongolfière faite de ces lettres émanant de
diverses administrations? Une lubie d'artiste? Ou un symbole de l'autorité
qui s'envole? Que penser de ce pont suspendu qui ne relie plus rien? Est-ce
juste un pont? Ou une image de l'inutilité d'objets complexes nous entourant?
Que penser de ce tableau d'un Naples amputé de ses jardins privés? Privé
de ses jardins élevés? La représentation d'une ville trouée ou le symbole
d'une nature commune dépossédée? Enfin ce poulet écorché? Un simple jeu
de mot ou une autorité mise à mal?
D'un drôle de jeu ou d'un jeu d'rôle?
Le voyage auquel nous sommes ici conviés est comparable aux mo(nu)ments
"situationnistes" proposés par Olivier Grossetête. La construction
de ces édifices en carton est d'abord une blague à laquelle enfants et
adultes participent avec le même entrain. Une aventure "pour de faux"
dont la première page débute avec ces tas de carton que certains s'empressent
de mettre en forme quand d'autres prennent le temps d'apprivoiser.
Vient ensuite l'étape de l'assemblage des éléments, sorte de jeu collectif
orchestré par l'artiste; jeu de rôle où il n'est pas rare de croiser des
Césars, des Ramsès ou quelques Néfertitis.
Une fois l'édifice élevé, c'est l'accalmie. Le badaud s'arrête à côté
du chaland, parfois dans l'ombre de ce monument nouveau près duquel certains
se posent, se reposent, observent ou rêvent.
Les plus patients verront la dernière page. Celle de la fin de l'histoire.
Celle où un édifice vacille avant de choir dans un moment d'explosion
auquel tous contribuent. Et enfin, ces cartons mis en forme, qui redeviennent
tas, presque cendres.
Un jeu? Un enfantillage? Ou une réappropriation du monde? Une passerelle (un pont peut-être?) entre rêve et réel, un moyen de rendre à chacun une part de ce qu'il construit, de ce qu'il est. Et cette part n'a-t-elle pas un sens particulier lorsque l'on sait que chaque construction représente un monument important de la ville dans laquelle se déroule la performance?
Cette sensation que l'on éprouve au début du voyage est sans doute celle de cet aviateur égaré rencontrant le petit prince. L'impression de ne plus savoir qui est des deux l'enfant et si c'est à Olivier ou à nous qu'il revient le soin de dessiner l'animal.
Julien Machado