Depuis 1999, Cyril Hatt poursuit sa démarche autour du médium photographique
à travers une série d’altérations, de détournements et de montages, interrogeant
ainsi nos rapports et nos comportements face à un médium devenu omniprésent
et questionnant la pratique même de la photographie.
A partir de 2003, ses volumes en photographies introduisent une nouvelle
dimension à son travail : la relation à l’espace, mais aussi à l’objet.
L’artiste s’inscrit ainsi dans une problématique de la création contemporaine
engagée notamment par Marcel Duchamp et les artistes du Pop Art.
Suivant une démarche structuraliste, Cyril Hatt dissèque, avec son appareil
photographique, en de multiples points de vue et facettes, des objets
du quotidien et les recompose en volume à l’échelle une, cherchant ainsi
à en dévoiler les règles, la face invisible. Dans un premier temps, le
spectateur peut être dupé. En s’approchant, il prendra conscience de l’erreur
de jugement dont il a été l’objet. L’illusion de l’image et du relief
fait de l’œuvre un artéfact de l’objet soulignant le brouillage de repères,
de plus en plus prégnant dans notre société, entre ce qui réel et ce qui
est simulé.
Les objets sont creux, évoquant les objets mous de l’artiste américain
Claes Oldenburg. Elevés au rang d’objets d’art, ils sont en même temps
vidés de leur fonctionnalité, privés ainsi de leur raison d’exister en
tant qu’objets de consommation. Marqués par des sutures - signes d’usure
d’un usage répété ? - ils évoquent le temps qui se déroule inéluctablement,
évoquant les natures mortes classiques, et nous renvoyant à notre propre
condition. L’artiste s’éloigne de l’objet bien fait : il met en avant
sa fragilité, son côté éphémère et désuet.
Icônes de la société de consommation et de la pop culture, les œuvres
de Cyril Hatt rappellent son envers. Les volumes en photographies de l’artiste
sollicitent une mise à distance face à l’objet : quelle place, quel statut,
quel sens doit-on lui accorder ? Ce travail sur la représentation fidèle,
mais factice de l’objet usuel, nous le révèle dans sa dimension artéfactuelle,
comme véritable simulacre de nos désirs insatiables de consommation.
De Natura Rerum (sur le travail de Cyril Hatt)
La stéréophotographie est un procédé qui permet de créer l’illusion du
relief en superposant deux photographies prises d’un même objet ou lieu,
mais à partir de points de vue légèrement différents, recréant la distance
entre les deux yeux. C’est de centaines de points de vue qu’à besoin Cyril
Hatt pour recréer le relief sans passer par l’illusion d’optique.
Si l’on y regarde de plus près, l’illusion ne tient pas : mobylette, voiture,
appareils électroménagers, paires de chaussures et tous les objets qui
voudront bien se laisser prendre aux ambiguïtés photographiques de Cyril
Hatt, sont non pas des reconstitutions mais des fantômes. Creux, vides,
hâtivement collés avec les moyens du bord, ce sont à plus d’un titre,
des illusions. Illusion de l’image, illusion du relief, tentation illusoire
de posséder le corps et l‘âme de l’image. Avec des moyens techniques sommaires
(un appareil photo numérique, une imprimante basique, du papier de consommation
courante) et une patience à toute épreuve, Cyril Hatt reconstitue, souvent
dans l’à peu prés causé par le calage des images, ce qui est tombé devant
son objectif. Objets courants, tentation moderne, outils obligés, tout
y passe. Pour dire que tout objet (même de consommation) est illusion
? Il rejoindrait alors l’ordre symbolique de la nature morte des seizième
et dix-septième siècle. Un monde silencieux, une vie en attente.
Observation et patience lui permettent donc de reconstituer des formes
humbles où usage et usure se rejoignent. Ici, mobylettes, voitures, appareils
électriques et outils ménagers, paires de chaussures ou appareils photographiques
ne sont plus pris dans la mode ou la tentation. En les privant de leur
séduction, en les remontant comme des puzzles, en fragilisant tout ce
qui faisait leur valeur marchande, Cyril Hatt les fait passer en contrebande
du côté de l’art.
François Bazzoli