supervues - petite surface de l'art contemporain du vendredi 12 décembre au dimanche 14 décembre 2008 - hôtel Burrhus - Vaison-la-Romaine

Ludovic Lignon

Notes (Revue Kasak N°3 : rapport Art / Science, 4 Avril 2008)

De l'existence il n'y a sans doute pas mieux à faire qu'une contemplation esthétique désintéressée, Schopenhauer avait raison.
Je suis regardeur.
Je découvre sans cesse et je m’instruis. Tentons juste de voir ce qui est là. Comment ça marche, les choses? Par où ça passe?

J’assume de produire très peu, je contemple toutefois avec un passage à l'acte: c'est aussi dans le faire de l'art que j'espère toucher et dépasser les évidences. Le travail de ce faire est simple, il amène précisément à une situation d'invitation au regard actif, à l'écoute active, de sorte que je me mets moi-même en position du regardeur, le plus directement possible. Comment ça circule entre l’idée et le fait, entre le fait et l’idée?

Dans cette complexité mondiale, une question quand on fait de l'art est: de quoi suis-je contemporain, précisément? La recherche (et non les applications), les sciences de la nature, l'épistémologie, les raisonnements logiques et philosophiques, les fictions scientifiques, ainsi que l’énorme quantité des données d’observation sont les objets incontournables du monde dans lequel je vis. On ne maîtrise quasiment rien ici-bas, cependant les découvertes et les questions sont fortes. Je vis bien dans une histoire de la connaissance. C’est un âge d’or par exemple pour les neurosciences ou pour l’astrophysique. La cosmologie et la question des mondes multiples sont devenus les sujets d'un savoir partagé en pleine expansion. De même que ce champ d'étude pluridisciplinaire qu'est l'exobiologie; elle propose d’explorer les paradigmes de la biologie; elle donne au moins une nouvelle importante, ou une étude importante à chaque semaine! La planétologie et l'astronomie annoncent des données importantes en continu. On aborde, mais en les déplaçant, les éternelles interrogations métaphysiques; la nouveauté, énorme ici, c'est l'instrumentation qu'on invente pour objectiver les faits. Il m’est devenu impossible de ne pas revenir sur le rapport au cosmos, à la conscience et à la métaphysique. Autre exemple d'époque : jamais une théorie n'a connu autant de bonheur expérimental que la relativité générale et le modèle standard quantique. Nous travaillons dorénavant, depuis la fin du 19 ème siècle, et actuellement comme jamais, sur les limites de la connaissance autant théorique qu’expérimentale. Et cependant... L'univers n'a jamais montré d'énigmes aussi puissantes qu'actuellement. Pour nos nouvelles lumières, on admet logiquement de l’ombre. Voilà mon actualité, elle est ce partage de science d'abord. Les données et les questions sur nos connaissances s'enrichissent en permanence. Tout ça est pleinement disponible aux internautes que nous sommes devenus, et se trouve débattu. Après la contemplation active, que peut-on faire de mieux que discuter?

Au fond ce qui m'intrigue particulièrement, ce sont les contours de la connaissance, et ainsi de ce que j'appellerais l'inconnaissance. Les inévitables croyances humaines et le fait d'avoir à construire son scepticisme m'intéressent de plus en plus. Au bout on gagne un peu de clarté, et quand c'est plus clair c'est merveilleux. Je ne vis pas de “désenchantement” avec le savoir partagé de la science, bien au contraire. La notion de vraisemblance, la pertinence des hypothèses dans les débats scientifiques, ainsi que les rapports étroits entre théorie et expérience me sont trés instructifs.

Je me rends compte parfois que l’ultime énigme, c’est l’espace. En art on se surprend parfois à espérer une forme paradoxale de compréhension entre les êtres sans réduction, par l’expérience esthétique. Comprendre c'est pourtant bien réduire, c'est un peu faire des machines algorithmiques (Turing, Gödel, Shannon...): Peut-on voir le cosmos comme une sorte de machine? Le corps comme une sorte de chose? Le monde comme un ensemble de commutateurs? Oui la science est déterministe, toutefois je garde à l’idée que mon corps est un espace authentique, un quasi-univers, et a contrario que “le monde” n’est qu’une repré- sentation incertaine de cosmos en boîte. Les artistes n’oublient jamais ce que les savants oublient parfois: tout est représentation. Ainsi les messages envoyées pour les extraterrestres sont strictement scientifico-mathé- matiques. Curieusement cela produit des figurines étonnantes de naïveté anthropocentri- que. Les plans sont dessinés par le professionnel spécialisé comme si ce projet de contact pouvait se passer de l’artiste ou du philosophe, comme si l’humain pouvait se passer de poésie. Jusqu’où va la vocation d’universalité des lois et des axiomes? La société, avec son futur, est-elle notre véritable contexte de réalité? J'en doute. Quelques pensées soudaines sur l'environnement naturel ressortent actuellement comme un retour des vérités contextuelles. Je me suis dit que longtemps nous n'avons pas compris suffisamment des leçons des sciences modernes de la nature, exemptes d'absolu. La réa- lité d'une chose n'est pas dans la chose, mais uniquement dans son rapport à ce qui l'entoure. Mais encore faudrait-il croire le savoir... (?) Suite au moyen-âge, nous avons continué de concevoir le monde humain comme si nos actions se posaient au beau milieu de nulle-part (nous-mêmes), avec une terre infinie comme socle.

Je deviens une sorte de physicaliste.

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