supervues - petite surface de l'art contemporain du vendredi 12 décembre au dimanche 14 décembre 2008 - hôtel Burrhus - Vaison-la-Romaine

Joël-Claude Meffre

Joël-Claude Meffre est né en 1951 dans le Vaucluse (France) ; issu d’une famille de viticulteurs, il a passé son enfance en milieu rural auquel il est resté très attaché. Il réside près de Vaison-La-Romaine, non loin du lieu de sa naissance. Après avoir milité pour la reconnaissance de la langue et de la littérature occitane pendant de nombreuses années, ce qui l’amené de rencontrer écrivains et chercheurs, ainsi que de vieux locuteurs de la langue d’Oc, il a rencontré à la fin des années 1970 le poète Bernard Vargaftig (qui fut lui-même proche d’Aragon) qui l’a rompu à un travail littéraire exigeant, patient et acharné. Il a rencontré ensuite un certain nombre d’artistes et d’écrivains, tel que Philippe Jaccottet, Claude Louis-Combet, Antoine Emaz, James Sacré, avec lesquels il nourrit des liens étroits d’amitié ; il lui a été aussi permis de se lier avec l’éditeur Bruno Roy, de Fata Morgana, chez qui il a publié ses premiers livres. Il se consacre à un travail en retrait des modes et des coteries littéraires. Il ne publie vraiment que depuis les années 2000. Il écrit aussi des notes de lecture pour la revue littéraire Europe. Il s’est ouvert à la lecture du soufisme, de la langue arabe et à la connaissance du monde musulman maghrébin. Quelques séjours au Maroc lui ont permis de rencontrer des personnalités spirituelles de premier plan, dont Faouzi Skali, fondateur du Festival des Musiques Sacrées de Fez. Il a intégré depuis lors dans ses préoccupations d’écriture différents aspects du soufisme comme éthique, auto-connaissance méditative et mode de réflexion sur le monde contemporain. Il fréquente enfin certains peintres (dont Albert Woda, Michel Steiner, Jean-Gilles Badaire, Anne Slacik, Daniel Lacomme, Youl Criner), des photographes comme Leonard Sussman (U.S.A.) et la peinture contemporaine. Il travaille en collaboration avec eux, notamment pour la réalisation de livres d’artistes. Dans les perspectives actuelles de sa production d’écriture, il intègre à la fois l’approche d’une expérience intime avec la nature et le monde rural (géopoétique) et l’expérience archéologique comme science de la mémoire et du travail de l’oubli, qui ouvrent à la conscience de la perte, le deuil du monde, et aussi de la retrouvaille avec le même monde toujours à recréer. Il est principalement publié aux éditions Fata Morgana et Tarabuste.



L’homme montagne …surprend ses propres traces à l’étroit du sentier. S’apaise en marchant. S’imagine ouvrir un autre sentier dans le sentier. Il n’y a que ce qui va au-devant de ce sentier-là où mènent les pas. Ne regarde jamais en arrière. Chaque parcours n’a pas de Terre Sainte au bout. C’est sans rien à conquérir. C’est à lui, le sentier qui se glisse sur le sol et qui donne l’élan qui faut. Ne se fait voir de personne, court sur l’autre colline, au là-bas. Cherche toujours à voir en face, regarder, le dimanche. S’ennuie d’aller. Là-haut, grimpe vers le haut pylône électrique de l’E.D.F. Aime s’en approcher. Se plaque contre la haute carcasse en métal pour sentir que ça vibre dans tout le pylône. Que ça vit dans le métal ; que ce sont les fils, au-dessus, qui transmettent. Il sent le grésillement sur sa tête. Se dit que c’est message, voix, depuis le loin, en continu, ça circule dans les fils. Qu’il y a l’autre pylône, à 800 m, sur l’autre montagne, au nord. Et plus loin, ça vient d’une autre encore, on ne sait où. Ça l’enchante. Serait monté sur ce pylône-ci, s’il avait pu, aurait franchi la tête de mort. Aurait perçu toute entière la plaine étendue et le couchant brouillé de nuages.


......

Il est mort devant la source au bas de la maison, là où le bassin en ciment qui réceptionnait l’eau est maintenant fendu. Mes regards n’avaient jamais pu soutenir trop longtemps ses regards. S’ensablaient dans le vide, tout autour. Et puis je mêle toujours à l’image de ses yeux mi-clos celle de plusieurs grands pins aux cimes agitées dans le vent, dont les ombres venaient caresser le bord du toit de sa maison. Ses yeux se sont vraiment fermés depuis. Comment savoir qu’au moment ultime, au dernier regard du dernier regard, il aura vu le plus intensément qui soit ? Que ça aura été l’ultime moment du regard ? Le plus intense moment ? Le sachant, je me dirais qu’avec nos yeux, même clos, on peut percer ce qu’on n’avait jamais pu voir jusqu’à ce moment final, et que tout, avant, n’avait jamais été qu’une vue émoussée.

Extrait de « Trois figures d’Oubli… » (à paraître, éd. Tarabuste).