supervues - petite surface de l'art contemporain du vendredi 12 décembre au dimanche 14 décembre 2008 - hôtel Burrhus - Vaison-la-Romaine

Joël Vernet

Il est né en 1954 dans un petit village aux confins de la Haute-Loire et de la Lozère où il vécut durant une vingtaine d’années entre une ferme et une maison de village. Dès les années 1975, entreprend plusieurs voyages à travers le monde, plutôt des sortes de vagabondages qui le conduiront en Afrique, Asie, Europe. En particulier dans le désert saharien et dans le nord du Mali d’où il ne reviendra jamais tout à fait.
Durant ces mêmes années, rencontre l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ à Abidjan, celui-ci l’invite à se convertir à l’islam. Sans succès. Vit alors à Treichville, quartier populaire d’Abidjan et partage la vie de quelques amis africains. Premières tentatives d’écriture. Dans les années 80, voyage en Egypte et au Soudan. Interrompt ses études universitaires pour se consacrer à l’écriture. Découvre l’œuvre de François Augiéras et commence à produire de nombreuses émissions pour France-culture, rendant hommage à des travaux de recherches, à des créateurs, à des inconnus tous attachés, à leur manière, à un certain art de vivre et de créer. Lit avec ferveur Augiéras, Bonnefoy, Bouvier, Char, Dietrich, Handke, Jaccottet, Juliet, Kamo no chômei, Perros, Rimbaud...
Dès les années 1988, commence à publier ses premiers livres grâce à Michel Camus et Claire Tiévant chez Lettres Vives, Bruno Roy, directeur des Editions Fata morgana. Rencontre le peintre Jean-Gilles Badaire, le photographe Bernard Plossu, Pierre Verger et d’autres artistes avec lesquels il entamera des aventures fécondes.
A l’automne 1997, séjourne trois mois à Montréal, à l’invitation de l’Agence Rhône-Alpes du livre et de l’Union des écrivains québécois.
A l’automne 1999, s’installe à Alep (Syrie) où il vivra deux ans. Découvre l’Est de la Turquie et le désert syrien. Quitte la Syrie et vit en retrait dans un petit village au sud de Lyon, au-dessus de la vallée du Rhône où il poursuit l’aventure d’une œuvre rare et profonde.
En 2001, obtient la bourse d’année sabbatique du Centre National du livre pour l’ensemble de son oeuvre.
Retourne au Québec en 2003 à l’invitation de la Maison de la Poésie de cette ville . Est invité en avril 2004 par le service culturel de l’Ambassade de France au Bahreïn pour une série de lectures, conférences.
En 2005, publie avec des photographies de Michel Castermans, La Montagne dans le dos, Impressions du pays dogon, Ed Le Temps qu’il fait, livre qui traduit des années de voyages dans cette partie du monde.
En octobre 2007, réalise un livre à huit mains avec le peintre Jean-Gilles Badaire, les photographes Bernard Plossu (Grand prix National de la photographie en 1988) et Daniel Zolinsky. Une exposition a lieu au même moment à La Fabrique du pont d’Aleyrac (Ardèche) et le livre Chemins, détours et fougères, un tour du monde en Ardèche, témoigne d’une véritable aventure de création et fut publié à La Part des Anges grâce au soutien du Conseil Général de l’Ardèche et de La Fabrique du pont d’Aleyrac, lieu de rencontres artistiques au cœur de l’Ardèche animé par Annie et Bernard Mirabel.
Il a dirigé un numéro des Editions Autrement consacré aux Pays du Sahel. Entretiens avec Théodore Monod, René Dumont et d’autres africanistes de renom.
De 1983 à 1997 a réalisé plusieurs émissions radiophoniques pour France Culture ( Les Nuits Magnétiques, Les chemins de la connaissance). Il a consacré notamment des émissions à l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ en direct de Bandiagara (Mali), au Burkina Faso. Il crée en 1986 avec Philippe Arbazaïr, conservateur à la BNF, la revue Noir sur Blanc dans laquelle furent publiés de nombreux artistes contemporains du monde entier, poètes, peintres et photographes.
En octobre 2004, il édite avec Marie-Ange Sébasti, chercheuse à La Maison de l’Orient de Lyon, un livre collectif sur le site d'Ougarit en Syrie : Ougarit, la Terre, le ciel, éditions La Part des Anges, à l’occasion de l’exposition consacrée à Ougarit au Musée des Beaux-Arts de Lyon.
Plusieurs manuscrits sont en cours, en particulier un livre : D’Alep et d’ailleurs, Dérives et détours (Photographies de Bernard Plossu et Françoise Nunez) et Les Petites heures, (Avec des encres de Lawand Attar, peintre syrien), Ed Fata morgana.


Le Séjour invisible

(…) L’amour que je connais aujourd’hui- pour tout, pour tous- n’impose aucune amoureuse. Je connais le grand amour en aimant dans le vide, dans la forge d’abîme. L’amour, ce tison le plus délaissé, le plus sali, le plus souillé. Ce matin, à la radio, cette parole criminelle : la femme est une marchandise. Ce coup soudain derrière la nuque. Cette très jeune fille : les artistes sont des cancres. Oui, je voudrais être un cancre jusqu’au bout, un cancre qui n’en finira jamais d’aimer le monde, d’échanger avec lui chaque jour sa plus belle part d’ignorance. Toute ma vie, je fus porté par la plus petite étoile qui soit : l’insomnie. Elle a fait entrer pour moi, dans les livres écrits à mon insu, un trop plein de lumière que le monde ne me reprendra plus. Surgit un temps où même la mort ne peut plus rien contre nous. C’est inouï. Elle bat pourtant de ces deux ailes contre nos tempes. Elle rassemble passé et avenir. Ils perdent leur vie dans des conversations insignifiantes. Ils se ruent à perdre haleine dans la vie médiocre et veulent entraîner dans leur sillage tous ceux qui vivent avec eux, auprès d’eux. Vient cependant un jour où aucune douleur ne vous déchiquète plus, ne vous embrase plus. Quelque chose, au fond de vous, est demeuré intact, pur, quelque chose qu’ils n’ont pu altérer, détruire. Dès l’enfance, par maladresse, on nous dessine un chemin sinueux. Il s’agit alors de quitter ce chemin, de s’élancer vers d’autres soleils, d’éloigner les eaux ténébreuses où la noyade est proche. Puis vous atteignez la terre de langue affolée. Qui vous appartient en propre et vous a fendu l’âme et le corps de part en part. Cette langue panique est langue de vérité, couverte de charbon et de lumière.
Le tableau du peintre. Je regarde maintenant la femme aux jambes ouvertes, je la regarde continûment et la nuit et le jour puisqu’en silence elle s’offre à moi dans un drap de papier qu’ont raturé tes mains d’encre. Elle n’a plus de visage, mais je sais qu’elle est une femme, chaque mot de sa vie le chante dans ma gorge. Un jour, je serai mort, elle sera encore la femme aux jambes ouvertes tachetées de sang mauve pour que le cri s’entende au loin, très loin d’ici. La femme aux jambes d’avril, aux fougères éblouissantes, je la vois toujours de la table d’où j’écris surtout quand mes genoux touchent la lumière du monde, que les objets en désordre, mes seuls biens, la contemplent avec moi par-delà les champs de neige que forme l’hiver, cette si vieille tradition, les genêts en fleurs que nous offre sans cesse le présent comme le dernier or que nous n’obtiendrons jamais. Nul besoin de voir les yeux de la femme aux jambes ouvertes, ses chairs d’émeraude me comblent. Cela n’est plus utile de parler maintenant que la violence, partout, a peint les murs. Elle convoque pour nous le silence. Elle est si belle dans ce siècle sombre. L’amour des mots est revenu avec le soleil sur les pages bleues du petit carnet offert par l’ami. Avec le rire rouge du cœur de l’enfant qui bat dans le jardin. Aujourd’hui, je marche dans les rues d’une ville, sous le beau soleil de juin, baignant mon visage parmi tant de visages inconnus. Le bleu d’un regard : celle qui vous regarde, intensément bleu, brûlé par les rages intérieurs, par les mille soucis de la vie ordinaire, celle qui va pencher son âme au-dessus des chagrins, des fleurs, celle qui est comme l’oiseau de nulle part que j’admire et envie pour la plénitude constante de son vol. On peut être anéanti, bien sûr, mais l’on est jamais seul puisqu’une fois, une seule fois, une seule pauvre fois, un regard s’est embrasé dans la lumière de nos propres yeux. Que cela est bon de sentir une douceur si légère vous prendre par les bras, vous prendre enfin le cœur pour l’apaiser. Je voudrais faire don de ce don à cette offrande majestueuse d’un regard.

( Extrait de Le Séjour invisible, à paraître éd. L'escampette, 2009)